« Lucien et Titeuf sont de la même famille » : cela peut sembler absurde. D’un côté, il y a Lucien, créé par Frank Margerin : blouson de cuir, banane sculpturale, scooters, copains et culture rock. Une figure devenue emblématique de la bande dessinée des années 1980. De l’autre, il y a Zep et son Titeuf, enfant à la mèche improbable, bavard, inquiet, confronté aux mystères du monde adulte, devenu l’un des grands témoins de la jeunesse des années 1990.
Aucun lien officiel ne les unit. Lucien n’est pas le cousin de Titeuf. Titeuf n’est pas le fils caché de Lucien. Ils n’appartiennent ni au même univers ni à la même série. Et pourtant, ils ont un air de famille.

Une affaire de cheveux, mais pas que !
Impossible de ne pas commencer par-là ! La banane de Lucien n’est pas un simple détail graphique : c’est sa signature. Même chose pour la mèche de Titeuf. Dans les deux cas, on reconnaît le personnage à sa silhouette. C’est d’ailleurs ainsi les grands personnages de BD existent et traversent les âges : un trait exagéré et immédiatement identifiable.
Mais ce rapprochement n’est pas qu’un fantasme de lecteur. Dans une archive de TV5MONDE, Zep reconnaît lui-même l’influence de Margerin sur son travail. Ce point est essentiel, car il ne s’agit pas d’une filiation revendiquée ou théorisée, mais d’un héritage assimilé naturellement.
Ce n’est pas une preuve de parenté, mais c’est déjà un cousinage.
Deux héros populaires
Ce qui rapproche surtout Lucien et Titeuf, c’est leur fonction narrative et sociale : ils parlent la langue de leur époque.
Lucien capte les années rock, la débrouille, les bandes de potes, les petits rites de la jeunesse populaire, tandis que Titeuf capte l’enfance contemporaine, les angoisses scolaires, les questions sur le sexe, la famille, les injustices, tout ce qu’un enfant perçoit sans toujours le comprendre.
Les deux utilisent le même mécanisme comique : prendre un personnage ordinaire, légèrement décalé, et faire du quotidien un terrain d’observation sociale. Mais, sous leurs gags, ils documentent leur temps et c’est peut-être là qu’ils sont, au fond, « de la même famille ».
Et si Manu était le chaînon manquant ?
C’est ici qu’entre en scène Manu. Car si Lucien et Titeuf paraissent éloignés, Manu crée peut-être un pont entre les deux. D’ailleurs, le meilleur ami de Titeuf s’appelle ainsi. Il a même eut le droit à son propre album.
Lucien relève encore d’une culture de bande, d’un imaginaire loubard et rock. Manu (le Manu de Margerin) déplace déjà le regard vers l’adolescence ordinaire, les petites galères, le quotidien, les relations familiales. Avec lui, Margerin se rapproche d’une veine plus tendre, plus domestique, plus proche de ce que développera ensuite Titeuf.
Deux générations, deux époques
C’est aussi une affaire de contexte. Lucien raconte les années 1980. Une France marquée par la culture rock, les scooters, les bandes, les marges urbaines, l’énergie post-punk. Titeuf, quant à lui, témoigne des années 1990. Une autre société apparaît : l’école comme microcosme social, les familles recomposées, les inquiétudes liées au chômage, la diversité culturelle, les grandes questions sexuelles vues depuis la cour de récré.
Titeuf n’est pas seulement un personnage drôle. C’est aussi un témoin des années 90, comme Lucien est un témoin des années 80. Ce sont deux générations, deux regards, deux moments sociaux. Et c’est précisément parce qu’ils appartiennent à des époques différentes qu’ils peuvent dialoguer !






